Paroles (tout) contre discours

· Par Cécile Canut

À propos de l’exposition du collectif Tizintizwa : Croissant indigérible علاقات عرنسية (Frac Poitou-Charentes)

« Le mode collectif de production est ici un argument de fond autant qu’un mode opératoire. On ne peut pas défendre la polyculture des récits avec une monoculture de la signature. Cette généalogie éclaire un point que l’exposition d’Angoulême radicalise » ( Guillaume Lasserre, À Angoulême, la Reconquista par le récit | Le Club.).

Guillaume Lasserre, dans sa longue analyse, a déjà presque tout dit à propos du travail passionnant du collectif marocain Tizintizwa et de leur dernière exposition au FRAC Poitou-Charentes à Angoulême. J’aimerais, quant à moi, considérer croissant indigérible علاقات عرنسية du point de vue du langage, dans la continuité de la généreuse invitation à Casablanca par ce collectif formé d’artistes aux approches plurielles et en regard à mon précédent livre : Provincialiser la langue. Langage et colonialisme. Disons-le : le geste artistique est rarement à ce point ancré dans une réflexion critique et une pratique de recherche, lesquelles, ici, ne se contentent pas d’appliquer abstraitement des concepts issus des sciences sociales aux processus artistiques en courant le risque de reconduire une herméticité des uns aux autres. Il s’agit bien davantage d’en passer par une expérimentation matérielle, et donc de mettre en jeu les corps et la matière, autrement dit d’en considérer les mouvements, les rencontres ou les traversées : mêler les savoirs, les incorporer, les assimiler pour mieux les restituer ailleurs et autrement. Et cela même s’ils sont « indigéribles » (indigestes, ingérables, indirigeables…) ! Pour entamer ce processus de reconstitution, la nécessité première est de prendre le temps de défaire les catégories instituées, les hiérarchies imposées à valeur dogmatique, jouissant d’un statut les figeant au seuil de la sacralité : les langues, en tant qu’elles forment un objet de reconnaissance situé politiquement, en sont éminemment partie prenante. Le titre nous y invite immédiatement : entre basque, tamazight, arabe et français, croissant indigérible علاقات عرنسية fait entendre d’abord une expression occitane (indigérible), puis un terme arabe (allaqat) signifiant « relation » et, enfin, une invention argotique en darija: aaransiya mélange entre aarabiya et faransiya.

Une ethnographie de la France coloniale et post-coloniale, entreprise depuis un regard décentré, suppose des passages par le présent (celui d’une enquête sur le terrain menée dans le pays basque), pour mieux dessiner une cartographie du passé durement marquée par le discours colonial. Ces allers-retours dans l’espace et le temps se télescopent et font émerger des vérités cachées autant que des imaginaires devenus les artefacts d’un réel construit et dominant. Car l’enjeu se situe précisément dans la parole : l’histoire n’est pas seulement (contrairement à ce que l’on tente de nous faire croire) affaire de textes, de discours normés, institutionalisés, mais bien plutôt la contestation irrémédiable et concrète du pouvoir, par des peuples pluriels et toujours en constitution, par la parole : celle qui provient d’êtres de chair et de sang, de femmes et d’hommes dont la mémoire n’est jamais entièrement effacée par les discours intéressés que délivrent invariablement les institutions. Cette parole est avant tout vivante et fait œuvre de résistance dans sa dimension polyphonique à la fois imprévisible et sibylline.

Tout commence par l’émergence, au sein d’interactions quotidiennes dans des villages du Pays basque lors d’une ethnographie menée par le collectif en 2025, d’une réalité méconnue et cependant déterminante. En 778, lors de la bataille de Roncevaux, Roland n’a pas été tué par les « Sarrasins » comme l’histoire officielle par le biais de la Chanson de Roland l’a raconté, écrit, fabulé : il a été tué lors d’une embuscade menée par des assaillants basques ou vascons en révolte après les destructions conduites à Pampelune par les armées de son oncle Charlemagne, ce qui est explicitement évoqué dans la biographie de ce dernier (Vita Karoli Magni).

Le film Straw Horse (Cheval de paille), au centre de l’exposition, revisite cette histoire en brouillant les pistes par le biais d’une oralité fragmentée croisant plusieurs récits, mais portée par une même voix, celle du Zmagri, figurant ces maghrébins partis à l’étranger. Entre passé et présent, entre réalité et fiction, il nous revient dès lors de reconstituer le fil d’un découpage incessant des formes et des idées.

En regardant les « communautés imaginées » depuis un point de vue presque souterrain pour mieux les défaire de leur idéologie homogénéisante, les artistes nous demandent de repenser les relations entre les formes narratives historiques et celles des récits de l’oralité. Le rapport et l’association sont au cœur du processus. Sont alors mis en présence un Rachid Taha qui en 1986 demande à son public de chanter « Douce France », les traces coloniales dans la toponymie urbaine de Casablanca, l’étonnement face à aux récits institutionnels et aux déclarations des Français, etc.

Le but est de convoquer ici et maintenant ces éléments disparates et tout autant possiblement associés par un lien subreptice, dans un film qui n’est pas seulement imaginé mais aussi visité (l’entrée dans la salle est façonnée de sorte que le spectateur entre dans l’exposition comme dans un film aux milles fragments, avec la mise en abîme du film dans le film) où tout est questionné. Les fils se tirent les uns après les autres, sans que l’on reconstitue immédiatement les liens entre eux. La Laicité française est notamment mise en question par une mutation translangagière où, sur une bannière ressemblant à celles des confréries soufies, ou zaouïas, l’écriture en arabe la transforme en Lalla Ïcité, devеnant alors une sainte, « Sainte Icité », celle d’un culte d’État nourri par le christianisme.

Les drapeaux, les fers forgés, le plaques imprimées sur aluminium brossé, les impressions digitales, les affiches, les images des Fake (old) News, le tissu, la peinture, toutes ces matières viennent mettre en scène l’hétérogénéité constitutive du sens que l’on donne aux événements. Le support n’est pas sans importance, les matériaux encore moins : l’information passe par des canaux qu’il est urgent de subvertir.

Cette exposition est tout sauf une œuvre de séduction : elle exige de nous à tout le moins un questionnement, et dispose à la la pensée de ce qui constitue tout discours admis. En cela, elle se pose en préambule à des discussions, des interactions, des débats : de la parole, justement. Car il convient à nous toutes et tous de prolonger, de continuer, de faire émerger de la multitude des failles de l’histoire ayant façonné nos manières de lire, de regarder, d’écouter et de toucher, une autre façon de dire et de penser. Tizintizwa en propose le premier mouvement : c’est à chacune et chacun de le poursuivre et de l’amplifier.

Je recommande donc chaudement le passage par le FRAC d’Angoulême où ce travail est présenté, et où les commissaires d’exposition (Irène Aristizabal et Oriane Zugmeyer) s’engagent de manière admirable dans des projets au long cours en soutenant des artistes exigeants.

©Toutes les photos ont été prises par Cécile Canut au sein de l’exposition Croissant indigérible علاقات عرنسية et, en particulier, du film Straw Horse, du collectif Tizintiwa et collections du FRAC Poitou-Charentes.

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